 Requiem
(extraits)
5
Depuis dix-huit mois je hurle : reviens !
reviens à la maison.
Je rampe aux pieds des assassins,
mon effroi, mon garçon.
Tout s'embrouille sans rémission
et je ne sais plus trop
qui est un fauve qui est un homme,
Quand viendra le bourreau.
Il n'y a que des fleurs qui fanent,
l'odeur d'encens, des pas qui mènent
ailleurs, vers le néant.
Et sans répit me dévisage,
et de mort brandit le présage
une étoile géante.
(1939)
8
LA MORT
Tôt ou tard tu viendras- pourquoi pas maintenant ?
Je suis en grand malheur et je t'appelle.
ma lumière est éteinte, mon portrait est béant
-
Pour toi si simple et si belle.
Tu peux prendre la forme qui te convient :
flèche empoisonnée, trouant le vide,
bandit, assomme-moi sur le chemin.
Emporte-moi fièvre typhoïde.
Ou bien encore - ta belle invention,
pour tous, à en vomir, banale ;
Qu'un
képi bleu entre dans ma maison,
guidé par le concierge pâle.
A Tout m'est égal. Ienisseï bouillonnant,
L'étoile polaire brille sur moi.
Et l'éclat bleu des yeux que j'aime tant
se voile d'un ultime effroi.
(19 août 1939 Leningrad)
ÉPILOGUE
Et j'ai appris l'affaissement des visages,
la crainte qui sous les paupières danse,
les signes cunéiformes des pages
que dans les joues burine la souffrance ;
les boucles brunes, les boucles dorées
soudain devenir boucles d'argent grises,
faner le sourire aux lèvres soumises,
et dans le rire sec la peur trembler.
Et ma prière n'est pas pour moi seule,
Mais pour tous ceux qui attendaient comme moi
dans la nuit froide et dans la chaleur
sous le mur rouge, sous le mur d'effroi.
(1940)
Requiem, Poème sans héros et
autres poèmes, présentation et traduction de
Jean-Louis Backès, Poésie/Gallimard, 2007

Anna Akhmatova |
Née
à Odessa le 23 juin 1889 et décédée
à Moscou le 05 mars 1966 Fille d'un ingénieur
de la marine, Anna Akhmatova étudie le droit et la
littérature et fréquente très tôt
les salons littéraires, publiant ses premiers vers
dans des revues poétiques. Ses premiers livres, Soir
et Chapelet reçoivent un accueil chaleureux de la
part du public. Réservée à l'égard
de l'inspiration idéologique de la révolution,
Anna Akhmatova se distingue des écrivains de sa tendance
en refusant d'émigrer ou de s'opposer au nouveau
régime. Mais c'est le sentiment tragique de l'écoulement
du monde et une confiance inébranlable dans les destinées
de la nouvelle Russie qui se dégagent des recueils
qu'elle publie au lendemain de la guerre civile. La poétesse
se montre très prolifique durant l'entre-deux-guerres,
et la guerre de 1941-1945 lui inspire des poèmes
patriotiques comme Le serment ou encore Le courage. Radiée
de l'Union des écrivains soviétiques en 1946
pour « érotisme, mysticisme et indifférence
politique », elle est réhabilitée en
1955 et compose alors deux de ses oeuvres les plus célèbres,
ouvrages dédiés à la mémoire
des victimes de la répression stalinienne: Poème
sans héros et Le désormais célèbre
Requiem' (poème transmis oralement jusqu'en 1962,
date à laquelle l'allègement de la terreur
stalinienne lui permet enfin de le mettre par écrit).
Anna Akhmatova demeure l'une des plus grandes figures féminines
de la littérature soviétique. |
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