RÉVOLUTION TRANQUILLE ET ÉVOLUTION CONSTITUTIONNELLE :

D’ÉCHECS ET D’HÉSITATIONS

Source : «Révolution tranquille et évolution constitutionnelle : d’échecs et d’hésitations»,
dans Y. BÉLANGER, R. COMEAU et C. MÉTIVIER (dir.), La révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, 2000, pp. 63-70;

Si la révolution tranquille a été à l’origine de progrès considérables pour le Québec, comme en font les témoignages convergents des derniers jours, il est certainement des domaines ou de tels progrès ont été lents, voire inexistants.  Il en va ainsi du domaine constitutionnel.  Ainsi, des « gouvernements sérieux » n’ont guère réussi à donner une nouvelle infrastructure constitutionnelle à l’État canadien, dont le processus de nation-building était en cours, mais aussi à ce nouvel État du Québec de Jean Lesage qui plaçait la question nationale au centre du débat politique.

Sans doute, est-ce la concurrence des projets nationaux issus de la révolution tranquille qui explique l’échec des tentatives de réforme de la Constitution canadienne (I).  La fragilité du projet national québécois explique peut-être par ailleurs l’hésitation à mettre en chantier un projet de Constitution québécoise (II).

I-                   Révolution tranquille et Constitution canadienne : les échecs

La quête d’égalité et d’affirmation qui caractérise la revendication québécoise durant les années de révolution tranquille se traduira par une volonté d’adapter la Constitution canadienne à la réalité politique changeante du Québec.  Une telle adaptation avait été réclamée dès 1956 par la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels, la Commission Tremblay, dont le ministre des Affaires intergouvernementales n’a pu dire jeudi, à sa manière réductrice, qu’elle perpétuait l’« obsession de la distinction ».  Pourtant, le rapport Tremblay étonne encore aujourd’hui par son actualité.  Il y était affirmé que les Québécois étaient taxés pour l’établissement d’un système dont ils ne retirent aucun avantage et recommandait que le Québec invite le fédéral et les autres provinces à entreprendre ensemble la réadaptation du régime général de l’impôt.   Il y était aussi déclaré que « lorsque les intérêts et les aspirations des Canadiens de langue française et ceux de langue anglaise n’étaient pas identiques, les pouvoirs fédéraux étaient à la disposition de la majorité.

Cette volonté d’adaptation d’une Constitution canadienne qui n’a connu que des changements mineurs depuis l’adoption du British North America Act en 1867 ne se traduira toutefois pas par des négociations constitutionnelles immédiates entre les gouvernements du Québec et du Canada.  À son arrivée au pouvoir, le Premier ministre Lesage met en œuvre une série de réformes économiques, sociales et culturelles, sans mettre à l’ordre du jour la question constitutionnelle.  D’ailleurs, l’instabilité des gouvernements minoritaires fédéraux successifs ne se prête guère à une négociation constitutionnelle.

L’évolution constitutionnelle de l’époque, s’il en est une, sera le résultat d’ententes administratives qui permettront notamment l’établissement d’un régime des rentes distinct pour le Québec et l’opting-out d’un programme fédéral de prêts et bourses et qui démontreront une certaine ouverture du Premier ministre Lester B. Pearson à une certaine forme d’asymétrie dans la fédération canadienne.  Cette évolution résultera sans doute aussi de la détermination du Québec de se doter d’une personnalité internationale par une représentation à l’étranger et la conclusion d’ententes internationales.  Au plan constitutionnel, l’énoncé de la doctrine Gérin-Lajoie en 1965 constitue l’un des traits marquants de la révolution tranquille et demeure aujourd’hui l’un des gestes les plus durables à ce plan.

Les revendications constitutionnelles du Québec deviendront plus importantes avec l’arrivée au pouvoir de Daniel Johnson en 1966, celui qui réclamera l’Égalité ou l’indépendance.  Celui-ci participera d’ailleurs aux premières véritables négociations constitutionnelles et formulera ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les revendications traditionnelles du Québec.  Prises ensemble, ces revendications traduiront une volonté pour le Québec un statut particulier au sein du Canada, d’y avoir le statut d’un État associé.  Mais, un tel statut sera récusé pour le Québec et aucun progrès n’émergera des conférences constitutionnelles, d’autant que l’arrivée de Pierre Elliott Trudeau à Ottawa et son influence grandissante dans le dossier constitutionnel contribueront à modifier considérablement les orientations constitutionnelles du gouvernement fédéral.

C’est d’ailleurs celui-ci qui héritera les efforts de réflexion constitutionnelle de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) et qui mettra en œuvre les recommandations de celle-ci.  Il choisira le bilinguisme, mais réfutera le biculturalisme, auquel il substituera le concept multiculturalisme.  Il entreprendra une croisade en faveur d’une charte des droits de l’Homme et cherchera à imposer une vision constitutionnelle aux antipodes de celle qu’avaient privilégié les gouvernements successifs du Québec.

Bien que la suite des événements échappent à la révolution tranquille et à sa chronologie, les positionnements et les acteurs politiques de cette révolution sont à l’origine des échecs multiples qui caractériseront l’histoire constitutionnelle contemporaine du Québec et du Canada.  Qu’il s’agisse du refus de la Charte de Victoria, du rapatriement de la Constitution sans l’assentiment du Québec, du rejet de l’Accord du lac Meech et de l’Accord de Charlottetown.  Ces visions irréconciliables du fédéralisme canadien expliquent l’impossibilité de doter le Canada d’une Constitution qui suscite l’adhésion du Québec et pourraient expliquer et justifier le souhait que le Québec se dote de sa propre Constitution.

II-             Révolution tranquille et Constitution québécoise : les hésitations

L’idée d’une Constitution québécoise germe depuis plusieurs années dans les cercles intellectuels et politiques du Québec, mais on doit constater qu’une telle idée n’a jamais à ce jour pu se matérialiser.  Qu’il s’agisse des ambitions du Comité sur la Constitution mis sur pied par le Parti libéral du Québec, des réformes proposées par le chef de l’Union nationale Daniel Johnson ou par le comité constitutionnel du Parti libéral du Québec et des recommandations des États généraux du Canada français, la révolution tranquille a été marquée par plusieurs suggestions de doter le Québec de sa propre Constitution.

Mais de telles suggestions n’ont pas encore eu de véritables suites.  Sans doute, le progrès constitutionnel était perçu par les gouvernements fédéralistes du Parti libéral du Québec et de l’Union nationale comme devant avoir lieu à l’échelle canadienne.  L’idée d’une Constitution pour le Québec était dès lors un second choix.  Peut-être, y avait-il aussi la croyance qu’un État provincial et fédéré ne pouvait ni ne devait avoir de constitution en propre et que l’élaboration d’une constitution ne contribuerait qu’à promouvoir l’accession du Québec à la souveraineté.

Telle était sans doute la vision de Robert Bourassa qui, aux termes d’une révolution tranquille, a choisi de poursuivre la voie constitutionnelle canadienne et à opposer, sans succès par ailleurs, sa vision constitutionnelle à celle de Pierre Elliott Trudeau.  Il n’a cherché à ressusciter l’idée d’une Constitution québécoise qu’au lendemain de l’Accord du lac Meech, sans trop de conviction par ailleurs.

Les partis et gouvernements souverainistes se sont toujours intéressé à l’idée d’une Constitution pour le Québec, mais pour un Québec souverain et pouvaient compter sur les travaux de certains consitutionalistes, et notamment mon collègue Jacques-Yvan Morin.

Mais, aux lendemains de la première défaite référendaire, l’idée de doter le Québec d’une Constitution refait surface..  Bien que l’on doive noter l’intérêt du député David Payne pour une Constitution du Québec, l’existence d’un projet de Constitution élaboré par un comité institué par le deuxième gouvernement de René Lévesque et la possibilité évoquée par le Premier ministre Pierre-Marc Johnson que le Québec se dote d’une constitution, aucun gouvernement du Québec n’a voulu à ce jour prendre à sa charge l’élaboration d’une Constitution québécoise.

Si le statut d’État fédéré du Québec n’est pas en soi un obstacle à ce que celui-ci se donne une véritable Constitution, il semble bien que les gouvernements issus du Parti Québécois aient été freinés par une barrière psychologique lorsqu’il s’est agi de prendre une initiative constituante et aient étouffé toute velléité de donner au Québec un cadre constitutionnel global.

Mais le renouvellement du débat sur une Constitution québécoise prendra sa source dans les travaux de la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec (Commission Bélanger-Campeau).  Celle-ci a entendu des témoignages nombreux portant sur l’importance de doter le Québec d’une véritable Constitution.  Dans son rapport, la Commission Bélanger-Campeau affirmait que « dès la prise d’effet du nouveau statut (d’État souverain), une constitution québécoise entrerait en vigueur pour fonder l’organisation politique et juridique du nouvel État » et que « selon les circonstances il pourrait s’agir d’un document constitutionnel de transition ou d’une loi fondamentale dûment complétée ».

Mais les travaux les plus avancés sur la question de la constitution du Québec seront réalisés dans le cadre de la Commission d’étude des questions afférentes à l’accession du Québec à la souveraineté. Le projet de rapport de celle-ci consacre un développement important à la question du nouvel ordre constitutionnel d’un Québec souverain et y aborde la question de la forme de la constitution, du régime constitutionnel provisoire et définitif et du contenu de la constitution.

L’élection du Parti québécois le 12 septembre 1994 aura eu comme conséquence de réanimer le débat sur une constitution québécoise et le Gouvernement issu de ce parti est le premier Gouvernement québécois à avoir formulé l’intention de doter le Québec d’une véritable constitution.  Cette intention est formulée dans l’Avant-projet de loi sur la souveraineté dont l’article 3 traite de la question d’une « Nouvelle constitution » et met l’accent sur certains éléments qu’un projet de constitution devrait comprendre, telles une Charte des droits et libertés de la personne, la garantie et la reconnaissance de droits à la communauté anglophone et aux nations autochtones de même que la décentralisation des pouvoirs aux instances locales et régionales.

L’Avant-projet de loi a donné lieu à de multiples débats devant les commissions régionales et nationale sur l’avenir du Québec et toutes les composantes de cet article ont fait l’objet de recommandations de la part des commissions.  Si des suggestions utiles ont été faites au sujet de la charte des droits et libertés, des droits de la communauté anglophone et des nations autochtones et de la décentralisation des pouvoirs, c’est la question de l’élaboration même de la constitution qui suscite les réactions les plus nombreuses.  Celles-ci porteront principalement sur la démarche de rédaction et d’approbation de la future constitution d’un Québec souverain.

En faisant la synthèse des recommandations des diverses commissions régionales, la Commission nationale a recommandé à cet égard que la rédaction de la constitution soit confiée à une assemblée constituante composée d’un nombre égal d’hommes et de femmes, sans qu’elle ne propose de modalités précises de désignation ou d’élection des membres d’une telle assemblée.  En revanche, elle insiste, comme plusieurs commissions régionales, pour que le projet de Constitution soit soumis à la population par voie de référendum.

Dans son Projet de Loi no 1 sur l’avenir du Québec, déposé en septembre 1995, le Gouvernement du Québec a tenu compte de ses diverses recommandations et a choisi de proposer que le Québec se dote d’une constitution provisoire après la déclaration de souveraineté et qu’une commission constitutionnelle soit instituée pour élaborer la constitution définitive.

Depuis la deuxième défaite référendaire (ou devrais-je plutôt dire de la quasi-victoire référendaire des souverainistes !), l’idée de doter le Québec de sa propre Constitution a continué de susciter de l’intérêt.  Ainsi, Jacques Parizeau s’est fait l’avocat d’une Constitution pour le Québec.  J’ai moi-même interpellé les souverainistes en février 1999 et ai parrainé l’adoption par le Congrès du Bloc Québécois d’une résolution visant à instituer un Comité de réflexion et d’action stratégique sur la Constitution du Québec.  Cette résolution a d’ailleurs été adoptée avec un enthousiasme certain et je vois actuellement à l’organisation et dont les travaux débuteront incessamment.

La réflexion du Bloc Québécois s’inscrira dans le contexte de l’adoption du projet de loi C-20.  Un projet de loi qui est non seulement ridicule, comme l’a déclaré Jacques Parizeau durant les travaux du présent colloque, mais qui est hypocrite.  Qui est en définitive un amendement constitutionnel déguisé, qui sera adopté sans l’assentiment du Québec, mais aussi des autres provinces canadiennes.  Un projet de loi illégitime, auquel le Québec répond par un projet de loi no 99 qui affirme les droits fondamentaux et les prérogatives du peuple québécois et de l’État du Québec.

*****

Devant les échecs et les hésitations, que doit-on faire ?  Il faut transformer, selon moi, le projet de loi no 99 d’acte solennel de l’Assemblée nationale du Québec en Loi fondamentale.  Une loi qui affirmera en définitive la souveraineté du peuple québécois, qui l’exercera ainsi par ses représentants élus à l’Assemblée nationale et qui pourra continuer de l’exercer par la voie du référendum.

Il faut s’engager dès maintenant sur la voie d’une véritable réflexion collective sur les orientations fondamentales et sur le contenu général d’une Constitution du Québec.  Il faut s’inspirer des principes contenus dans  le projet de loi no 99, auxquels pourraient s’ajouter les dispositions essentielles de la Charte des droits et libertés de la personne, de la Charte de la langue française, de la Loi sur l’Assemblée nationale, de la Loi sur l’Exécutif, de la Loi sur les tribunaux judiciaires, de la Loi électorale et de la Loi sur la consultation populaire.  Il faut aller au-delà, mettre l’énergie créatrice des Québécoises et des Québécois de toutes générations au service d’une réflexion collective sur une Constitution pour le Québec.

Pour redonner un nouveau sens aux cris de cœur de la Révolution tranquille, à son « Il faut que ça change » et au « Maître chez nous », donnons-nous enfin une Loi fondamentale. 

« Prendre sa place », c’est aussi, enfin se donner une Constitution. Une Constitution qui affirmera que le Québec est libre, que la nation québécoise est souveraine.



 

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