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Une Constitution
contre son gré ou une Constitution de son choix ?
Le Bloc Québécois s’engage dans une réflexion sur les
orientations et le contenu
d’une Constitution du Québec
Daniel Turp
Le Devoir, 17
avril 2001, p. A-7
En ce jour où certains voudront célébrer
le 18e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Loi
constitutionnelle de 1982, il est opportun de rappeler que le
temps qui s’est écoulé depuis n’a pas réussi à avoir raison du solide
consensus au Québec contre l’architecture constitutionnelle du Canada
façonnée par Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien. Aujourd’hui
encore, la Constitution canadienne souffre d’un vice politique majeur
et est dénuée, à l’égard du Québec, d’une légitimité sur laquelle
elle devrait d’abord et avant tout être fondée.
L’impasse constitutionnelle
canadienne
Depuis cette sombre journée d’avril 1982,
l’histoire contemporaine du Québec et du Canada est caractérisée
par une impossibilité de doter le Canada d’une infrastructure constitutionnelle
qui puisse satisfaire les intérêts du Québec. Le désaveu de l’Accord
du lac Meech a entraîné le rejet des conditions minimales d’adhésion
du Québec à la Loi constitutionnelle de 1982, alors que le
refus de l’Accord de Charlottetown a confirmé les visions
d’avenir irréconciliables des Canadiens et des Québécois.
À ces échecs, s’ajoute la tentative de verrouiller davantage la
procédure d’amendement constitutionnel par l’adoption au Parlement
du Canada en 1996 de la Loi concernant les modifications constitutionnelles
dont l’objet est de conférer indirectement un droit de veto sur
une catégorie importante d’amendements constitutionnels à des provinces
ou groupes de provinces du Canada.
La Chambre des communes a certes adopté une motion reconnaissant
que le Québec forme au sein du Canada une société distincte et invitant
la Chambre à « se laisser guider par cette réalité ».
Mais, l’adoption d’une loi visant à autoriser l’attribution de bourses
de millénaire à des étudiants et la présentation de nouvelles règles
sur les jeunes contrevenants démontre que la Chambre des communes
ne tient aucunement compte de la réalité lorsqu’il s’agit de lois
et politiques québécoise distinctes en matière d’éducation et de
réhabilitation.
Devant de tels échecs et le refus persistant d’accepter la distinction
québécoise, il est impensable que la Constitution du Canada, et
notamment la Loi constitutionnelle de 1982, puisse faire
l’objet de modifications allant dans le sens des intérêts fondamentaux
du Québec. Il y a lieu aussi de penser que l’évolution du cadre
constitutionnel existant, à travers l’interprétation judiciaire
de la Constitution par la Cour suprême du Canada, mais surtout à
travers les suites données à l’interprétation judiciaire par le
gouvernement et le Parlement du Canada, engendre un développement
constitutionnel contraire aux intérêts du Québec. À cet égard,
le projet de loi C-20 est une illustration manifeste de l’incapacité
pour le gouvernement fédéral de procéder à des réformes constitutionnelles
et de sa volonté de faire du Canada une « prison » constitutionnelle
pour le Québec.
Dès lors, il est pleinement justifié que le Québec assure son propre
développement constitutionnel, comme il cherche depuis toujours
à choisir librement son développement économique, social et culturel.
Pour qu’un tel développement puisse se produire, le Québec devrait
ainsi se donner la constitution de son choix, plutôt que de continuer
de se laisser imposer une Constitution contre son gré.
L’initiative constitutionnelle
du Bloc Québécois
C’est sur cette toile de fond que s’inscrit
l’initiative récente du Congrès du Bloc Québécois d’instituer un
Comité pour une réflexion et une action stratégique sur la Constitution
du Québec et de procéder à une étude sur les orientations fondamentales
et le contenu général d’une Constitution québécoise. Cette réflexion
s’inscrit d’ailleurs dans le cadre des travaux d’un Chantier sur
la démocratie dont la création a également été annoncée par Gilles
Duceppe lors de la clôture du Congrès du Bloc Québécois le 30 janvier
2000.
La démarche du Bloc Québécois s’inscrit aussi dans le sens d’une
histoire qui a vu l’idée de doter le Québec de sa propre Constitution
émerger à intervalles réguliers, sans qu’elle ne puisse jamais se
matérialiser. Des États généraux du Canada français à Jacques Parizeau,
en passant par la Commission de la constitution et la Commission
des questions afférentes à l’accession du Québec à la souveraineté,
la question d’une constitution québécoise a suscité des débats et
des propositions multiples. L’idée n’a pas été sans effleurer l’esprit
de plusieurs leaders politiques, qu’il s’agisse de Jean Lesage,
Daniel Johnson, Pierre-Marc Johnson et Robert Bourassa qui ont tous
évoqué la possibilité de faire adopter une Constitution québécoise.
Sous l’influence du ministre Jacques-Yvan Morin et du député David
Payne, le Premier ministre René Lévesque avait même autorisé, durant
son deuxième mandat, la création d’un groupe de travail ayant mené
à terme les travaux de rédaction d’un projet de Constitution dont
le contenu demeure, à ce jour, un secret d’État.
Comme le prévoit la résolution adoptée par le Congrès, le Comité
pour une réflexion et une action stratégique sur la Constitution
du Québec devrait comprendre un nombre égal d’hommes et de femmes
et refléter la diversité du Québec. Le Comité fera appel non seulement
à des spécialistes des questions constitutionnelles, juristes ou
politologues, mais aussi à des personnes aux horizons multiples.
Il cherchera aussi à réunir autour d’une même table des élus et
des militants de l’ensemble du mouvement souverainiste.
Le Bloc Québécois aussi compte donner la parole aux personnes et
groupes intéressés à la question de l’élaboration d’une Constitution
pour le Québec et organisera à cette fin des consultations. Les
travaux publiés à ce jour sur la Constitution du Québec et les résultats
des travaux du Comité seront mis en ligne à l’adresse www.daniel.turp.qc.ca/constitution-quebec
et le Comité favorisera également la participation à ses travaux
à l’aide de groupes de discussion et d’autres formules mettant les
nouvelles technologies de l’information au service du débat démocratique.
Le Comité examinera les orientations fondamentales contenues dans
plusieurs instruments québécois de nature constitutionnelle, qu’il
s’agisse de la Charte des droits et libertés de la personne,
de la Charte de la langue française, de la Motion portant
sur la reconnaissance des droits des autochtones, de la Loi
sur l’Assemblée nationale, de la Loi sur l’Exécutif,
de la Loi sur les tribunaux judiciaires, de la Loi sur
le ministère des Relations internationales, de la Loi électorale
et de la Loi sur la consultation populaire. Il voudra sans
doute également s’inspirer des normes contenues dans le projet de
loi no 99 qui concernent le peuple, l’État et le territoire
du Québec.
En tenant compte de l’ensemble de la démarche du Chantier sur la
démocratie, le Comité voudra aller au-delà d’une simple codification
du corpus constitutionnel existant au Québec. La réflexion sur
la Constitution sera l’occasion de formuler de nouvelles normes
et options constitutionnelles pour le Québec. Au plan des symboles nationaux, le
Comité pourra s’interroger sur la place devant être faite à la citoyenneté
dans la Constitution, de même qu’aux symboles de l’État (drapeau,
devise, emblème, hymne, etc.). Au plan des
institutions politiques, la réflexion pourra s’engager autour
de plusieurs thèmes : l’exercice et le partage des pouvoirs
exécutif et législatif; le mode de désignation du chef d’État, du
Premier ministre et des membres du Gouvernement et les modes d’élection
des membres du Parlement; l’opportunité d’instituer une seconde
chambre au Parlement du Québec; le mode de nomination des juges
des tribunaux québécois et l’institution d’une Cour constitutionnelle.
Au plan des droits fondamentaux, il importera de déterminer
quelles dispositions de la Charte des droits et libertés de la
personne devraient être enchâssées dans une Constitution québécoise,
et si l’on doit étendre la portée et la justiciabilité des droits
économiques, sociaux et culturels. Il faudra également se pencher
sur la reconnaissance et la garantie des droits de la minorité nationale
et des nations autochtones du Québec. Au
plan des rapports internationaux, certains principes
directeurs de la politique étrangère pourraient être formulés dans
la Constitution, comme devrait être abordée la question des rapports
entre le droit interne québécois et le droit international. Il pourra
être question de l’inclusion dans une Constitution québécoise des
règles régissant les rapports de partenariat que pourraient entretenir
le Québec et le Canada, selon le modèle de partenariat ayant été
retenu au terme de leurs négociations. Au plan de la révision constitutionnelle, les modes d’amendement constitutionnel
devraient être pensés pour la première fois et donner lieu à une
réflexion sur le rôle particulier du référendum dans la procédure
de révision constitutionnelle.
*****
Les Québécois ne sont fatigués des débats constitutionnels canadiens
que parce qu’ils mènent constamment à l’impasse, qu’ils sont synonymes
de crises et d’échecs. Un débat autour d’une Constitution pour le
Québec pourrait réconcilier les Québécoises et les Québécois avec
la chose constitutionnelle si l’on réussit à donner au Québec une
authentique constitution, la constitution de son choix.
Un choix que le Bloc Québécois veut faciliter en entreprenant une
réflexion ambitieuse qui définirait pour le Québec de nouvelles et
fascinantes options d’avenir. Un choix qui pourrait rappeler, comme
le faisait le professeur Jacques-Yvan Morin lors de la clôture des
assises des États généraux il y trente ans, que « nous sommes
libres, nous sommes responsables de nous-mêmes et de nos frères ».
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